Les charmeurs de serpents de Jemaa el-Fna sont l’une des images les plus célèbres de Marrakech : un homme assis en tailleur, joufflu de souffle, tire d’une flûte des sonorités lancinantes tandis qu’un cobra se dresse, capuchon déployé, comme envoûté. Le tableau est saisissant. Mais derrière le folklore se cachent une véritable tradition confrérique vieille de cinq siècles, un mythe tenace (les serpents n’entendent pas la musique) et une réalité éthique difficile : la plupart de ces reptiles sont mutilés et vivent dans des conditions qui les condamnent à court terme.
Cet article vous raconte d’où vient cette pratique, comment fonctionne réellement le « charme », ce qu’il faut savoir sur le bien-être des animaux, et comment gérer concrètement l’approche des charmeurs et la fameuse photo payante. L’objectif : vous permettre de comprendre ce patrimoine sans naïveté, et de faire vos propres choix en connaissance de cause.
Qui sont les charmeurs de serpents ? La confrérie Aïssawa
Les charmeurs de Jemaa el-Fna se rattachent historiquement à la confrérie Aïssawa (ou Aïssaoua), un ordre mystique soufi fondé au tournant du XVIe siècle par Sidi M’hammed ben Aïssa (1465-1526), surnommé le « Cheikh al-Kamil », le Maître Parfait. La zaouïa mère se trouve à Meknès, et la confrérie est célèbre dans tout le Maghreb pour sa musique spirituelle, ses chants d’hymnes religieux et ses rituels de transe.
Selon la tradition, les disciples de l’ordre auraient développé un rapport particulier aux serpents et aux scorpions, associé à une réputation d’immunité contre les morsures et le venin lors de leurs cérémonies. C’est de cet héritage que descend, dans une version très folklorisée et tournée vers le tourisme, le métier de charmeur tel qu’on le voit aujourd’hui sur la place. La manipulation des reptiles y est présente depuis des siècles : elle fait partie des arts de la halqa, ces cercles de spectacle qui animent Jemaa el-Fna.

La ghaïta et le mythe du « charme » : les serpents sont sourds
L’instrument emblématique du charmeur est la ghaïta, un hautbois traditionnel au son nasillard et perçant, parfois relayé par la nay (flûte) et le bendir (tambour sur cadre). Le musicien fait onduler l’instrument de gauche à droite au-dessus d’un panier, et le cobra se redresse et « suit » le mouvement. L’impression d’un serpent hypnotisé par la mélodie est totale.
Or c’est une illusion. Les serpents n’ont pas d’oreille externe et perçoivent très mal les sons aériens : ils ne « dansent » pas au son de la flûte. Ce qui les fait réagir, c’est le mouvement de l’instrument et la présence, ressentie comme une menace. Le cobra, en particulier, adopte instinctivement une posture défensive : il se dresse et déploie sa coiffe face à ce qu’il perçoit comme un danger. Loin d’être envoûté, l’animal est en réalité sur la défensive, prêt à se protéger. Le balancement de la ghaïta ne l’apaise pas : il le tient en alerte.
Le « charme », donc, tient moins à une magie musicale qu’à une mise en scène habile qui exploite le comportement naturel du reptile. Comprendre cela ne retire rien à la virtuosité des musiciens — mais cela déconstruit le récit d’une communion paisible entre l’homme et l’animal.
La réalité éthique : des reptiles mutilés et sous stress
C’est le versant sombre du spectacle, longuement documenté par la presse et les défenseurs des animaux. Pour rendre les serpents inoffensifs et « dociles », beaucoup de charmeurs recourent à des pratiques qui relèvent de la mutilation :
- Arrachage des crochets : vipères et cobras sont bloqués au cou pour leur ouvrir la gueule et leur retirer les crochets à venin, souvent sans hygiène ni anesthésie.
- Perçage ou couture : certaines glandes à venin sont percées, ou la bouche est cousue partiellement fermée pour empêcher toute morsure. L’animal ne peut alors plus se nourrir et meurt lentement de faim.
- Conditions de captivité : déshydratation, absence de nourriture adaptée, impossibilité de se thermoréguler correctement, stress permanent lié au bruit, à la foule et à la manipulation.
Résultat : de nombreux serpents ne survivent que quelques semaines ou quelques mois, victimes d’infections post-opératoires ou d’épuisement. S’y ajoute un enjeu de conservation : la capture prélève des reptiles dans la nature, dont certaines espèces protégées, comme le cobra égyptien (Naja haje), déjà fragilisées localement.
Il faut aussi éviter la caricature. Tous les acteurs de la place ne se valent pas, et la tradition Aïssawa possède une réelle profondeur culturelle et spirituelle qui dépasse largement le numéro touristique. Mais la version marchande que le visiteur croise aujourd’hui à Jemaa el-Fna repose, dans les faits, sur des animaux qui souffrent.
Combien coûte une photo avec un charmeur de serpents ?
Sur la place, la photo est payante dès qu’un charmeur, un serpent ou une mise en scène apparaît dans votre cadre — même si personne ne vous a rien annoncé à l’avance. C’est l’une des principales sources de friction (et d’arnaque) à Jemaa el-Fna.
| Situation | Ce qu’on vous demandera souvent | Repère raisonnable* |
|---|---|---|
| Photo « volée » de loin d’un cercle | Rien, si vous ne vous approchez pas | Gratuit |
| Photo rapprochée du charmeur et du panier | 50 à 200 MAD réclamés | 10 à 30 MAD si vous acceptez |
| Serpent posé sur vos épaules pour la photo | 100 à 300 MAD réclamés, parfois plus | À éviter |
*Prix indicatifs, à titre d’information : ils varient selon la saison, l’affluence et votre capacité à négocier. Rien n’est officiel.
Le procédé classique : un charmeur pose un serpent autour de votre cou avant que vous ayez donné votre accord, un complice prend une photo avec votre téléphone, puis on réclame une somme élevée en jouant sur votre gêne devant la foule.
Comment gérer l’approche des charmeurs sur la place ?
Quelques réflexes simples suffisent à profiter du spectacle de la place sans mauvaise surprise :
- Décidez à l’avance si vous voulez ou non participer. Si non, un refus poli et continu, sans ralentir, désamorce tout.
- Ne tendez ni la main ni le cou. Les mises en scène se déclenchent au premier geste d’ouverture.
- Fixez le prix avant toute photo rapprochée, à voix haute, et payez ce montant, pas plus.
- Observez depuis les terrasses. Les cafés qui bordent la place offrent une vue plongeante sur les cercles : vous voyez tout, gratuitement, sans être sollicité.
- Filmez ou photographiez de loin une vue d’ensemble : une vue générale de la place reste libre et gratuite.

Si l’éthique animale vous tient à cœur, sachez que Jemaa el-Fna regorge d’autres traditions vivantes tout aussi spectaculaires et sans reptile : les conteurs (hlaykia), les musiciens Gnaoua, les acrobates, les diseuses de bonne aventure. Vous pouvez découvrir tout cela dans notre guide que voir et que faire à Jemaa el-Fna.
Faut-il boycotter les charmeurs de serpents ?
Il n’y a pas de réponse unique. D’un côté, il s’agit d’un patrimoine culturel réel, rattaché à une confrérie soufie séculaire et reconnu par l’UNESCO. De l’autre, la pratique repose aujourd’hui sur des animaux mutilés et maltraités. Beaucoup de voyageurs concilient les deux en observant sans payer : ils reconnaissent la place de cette tradition dans l’histoire de Marrakech, mais refusent d’alimenter financièrement la maltraitance en évitant les photos payantes et le contact avec les reptiles.
C’est, au fond, le même arbitrage que pour les singes magots ou les calèches : profiter de l’ambience unique de la place tout en votant, avec son portefeuille, pour les activités qui ne font pas souffrir d’animaux.
Questions fréquentes
Les serpents des charmeurs sont-ils dangereux ?
La plupart sont des cobras et vipères dont les crochets ont été arrachés ou la gueule cousue, précisément pour éviter les morsures. Le risque immédiat pour le visiteur est donc faible — mais c’est au prix de la mutilation de l’animal. Ne partez jamais du principe qu’un serpent est totalement inoffensif et évitez tout contact non maîtrisé.
Pourquoi le cobra se dresse-t-il face à la flûte ?
Pas par plaisir musical : les serpents sont quasiment sourds aux sons aériens. Le cobra réagit au mouvement de la ghaïta et à la présence perçue comme une menace, en adoptant sa posture défensive naturelle (corps dressé, coiffe déployée). Le « charme » est une mise en scène, pas une hypnose.
Combien coûte une photo avec un charmeur de serpents ?
On vous réclamera souvent 100 à 300 MAD, surtout si un serpent est posé sur vous. Si vous voulez une photo rapprochée, négociez et fixez le prix avant (10 à 30 MAD est un repère raisonnable). Une vue générale de la place, prise de loin, reste gratuite.
D’où vient la tradition des charmeurs de serpents à Marrakech ?
Elle se rattache à la confrérie soufie Aïssawa, fondée à Meknès par Sidi M’hammed ben Aïssa (1465-1526), réputée pour son rapport rituel aux serpents et aux scorpions. La pratique est présente sur Jemaa el-Fna depuis des siècles et fait partie des arts de la halqa.
Est-ce éthique d’assister au spectacle ?
Le spectacle en lui-même est ambigu : payer pour une photo encourage des pratiques de maltraitance (mutilations, captivité mortelle). Beaucoup de voyageurs choisissent d’observer de loin, gratuitement, sans contact avec les animaux. Pour éviter les pièges tarifaires, consultez aussi notre article sur les arnaques de la place Jemaa el-Fna et notre guide sécurité et arnaques.
Pour aller plus loin sur la confrérie à l’origine de cette tradition, voir la fiche Aïssawa sur Wikipédia. Les prix indiqués sont donnés à titre indicatif et peuvent varier.