Derrière l’animation joyeuse de la place la plus célèbre du Maroc se cache une histoire de Jemaa el-Fna bien plus sombre qu’on ne l’imagine. Du XIe au XIXe siècle, cette vaste esplanade fut aussi un lieu de justice publique : on y proclamait les sentences, on y exécutait les condamnés, et les têtes des suppliciés étaient parfois exposées sur des piques ou aux portes de la ville, pour l’exemple. C’est en partie ce passé qui a nourri la traduction glaçante de son nom, « l’assemblée des morts ».
Mais attention : entre la réalité historique et les récits que se transmettent guides et voyageurs, l’écart peut être grand. Les exécutions publiques ont bel et bien existé — comme partout dans le monde pré-moderne — mais les chiffres spectaculaires et les liens de cause à effet colportés sur la place relèvent souvent de l’embellissement touristique. Cet article démêle ce que l’on sait de solide de ce qui tient de la légende.
Suivez-nous dans les coulisses macabres de Jemaa el-Fna : la naissance d’une place de pouvoir au XIe siècle, le rôle de la justice publique dans le Marrakech ancien, le rituel des têtes exposées, et la façon dont un lieu de châtiment est devenu le théâtre vivant que l’on connaît aujourd’hui.

Une place née pour rassembler… et pour montrer le pouvoir
Pour comprendre le versant macabre de la place, il faut remonter à sa fondation. Marrakech est créée vers 1070 par les Almoravides, une dynastie berbère venue du Sahara. Aux abords du palais et de la première mosquée, il faut un grand espace ouvert : un lieu où les caravanes déchargent leurs chameaux, où l’armée se rassemble, où le peuple se réunit — et où le pouvoir se donne à voir.
C’est ce rôle-là qui explique tout. Dans une capitale médiévale, une esplanade centrale n’est jamais neutre : elle est le prolongement du trône. Le sultan y fait proclamer ses décisions, y passe ses troupes en revue, y célèbre ses victoires. Et parce que rendre la justice fait partie des attributs du souverain, la place devient naturellement le lieu où la sanction s’accomplit au grand jour.
L’esplanade qui deviendra Jemaa el-Fna cumule ainsi plusieurs fonctions pendant des siècles : marché, place d’armes, lieu de fête, et scène de la justice publique. Sous les Almohades (XIIe-XIIIe siècle), dynastie qui fait de Marrakech le centre d’un vaste empire, ce rôle politique se renforce encore. La place est un mégaphone de pierre : tout ce qui doit être vu de tous s’y déroule.
La justice publique : proclamations, châtiments et exemplarité
Dans le Maroc pré-moderne, la peine n’a de sens que si elle est vue. Punir en secret ne dissuade personne ; c’est le spectacle du châtiment qui est censé maintenir l’ordre. La grande place de Marrakech, carrefour de toutes les circulations, offrait le public idéal.
On y accomplissait donc les sentences prononcées au nom du sultan : châtiments corporels, mises à mort de criminels de droit commun, mais aussi exécutions à portée politique — rebelles vaincus, chefs de tribus insoumises, prétendants et conspirateurs. L’exécution d’un ennemi du pouvoir n’était pas qu’une punition : c’était un message adressé à quiconque songerait à se soulever.
Il faut aussi resituer ces pratiques dans leur époque. Le Marrakech des sultans n’a rien d’exceptionnel : à la même période, les capitales européennes exposaient elles aussi les suppliciés sur les places et les ponts. La justice publique était la norme mondiale, pas une singularité marocaine. La replacer dans ce cadre évite à la fois l’exotisme facile et le jugement anachronique.
Les têtes exposées : rituel d’avertissement aux portes de la ville
C’est l’image la plus frappante, et la plus documentée par la tradition : après l’exécution, les têtes des condamnés — surtout celles des rebelles et des ennemis vaincus — étaient exposées en public. Non pas nécessairement sur la place elle-même en permanence, mais souvent aux portes de la médina (les bab), là où passaient les caravanes et les voyageurs entrant dans la ville.
Le procédé est attesté sur la longue durée. Les têtes étaient fichées sur des piques ou suspendues aux murailles, tournées vers l’extérieur, comme un avertissement à quiconque approchait de la capitale. Pour retarder la décomposition et prolonger l’exemplarité macabre, on rapporte qu’elles étaient parfois salées — un détail qui en dit long sur la froide logique de la dissuasion.

Ce rituel a perduré étonnamment tard. L’exposition de têtes aux portes des villes marocaines est encore attestée au XIXe siècle, et ne disparaît véritablement qu’avec les bouleversements du début du XXe siècle et l’instauration du protectorat français en 1912, qui met fin à ce type de mise en scène du pouvoir. Autrement dit, ce n’est pas une pratique perdue dans une nuit médiévale lointaine : elle s’inscrit dans un temps long qui frôle l’époque contemporaine.
C’est ce fond réel qui donne au surnom de la place sa charge sinistre. Une esplanade associée pendant des siècles à la mort spectaculaire pouvait aisément, dans l’imaginaire populaire, devenir « l’assemblée des morts ».
« L’assemblée des morts » : ce que le nom doit vraiment aux exécutions
Voilà le point délicat, celui où l’histoire rigoureuse doit corriger la légende. La traduction « l’assemblée des morts » est bien réelle et séduisante — mais elle ne prouve pas que le nom de la place vienne des exécutions.
Deux faits imposent la nuance :
- Le nom apparaît tardivement. Le toponyme « Jemaa el-Fna » n’est attesté dans les textes qu’au début du XVIIe siècle, soit plus de cinq siècles après la fondation de la ville. Si les exécutions avaient baptisé la place, on s’attendrait à voir le nom bien plus tôt.
- Les historiens privilégient une autre origine. L’hypothèse la mieux étayée relie le nom à une mosquée monumentale jamais achevée, voulue par le sultan saadien Ahmed al-Mansour à la fin du XVIe siècle et abandonnée après une épidémie de peste. De Jemaâ el-Hna (« la mosquée de la tranquillité »), on serait passé par ironie à Jemaa el-Fna, « la mosquée de la ruine, de l’anéantissement ».
Autrement dit, le mot arabe fna peut signifier « la mort/l’extinction » ou « la ruine, l’anéantissement » — et c’est cette seconde lecture, appuyée par un chroniqueur du XVIIe siècle, que la recherche juge la plus crédible. Le lien avec les exécutions existe donc surtout dans l’imaginaire : un passé sanglant réel a nourri une interprétation macabre séduisante, mais ce n’est probablement pas lui qui a donné son nom à la place.
Du lieu de châtiment au théâtre vivant
L’histoire de la place est celle d’un renversement complet. Cet espace autrefois associé à la mise à mort et à l’avertissement est devenu, à mesure que le pouvoir cessait d’y exhiber sa violence, un lieu de vie débordant : conteurs, musiciens gnaoua, charmeurs de serpents, herboristes, marchands et cercles de spectateurs (les fameuses halqa).
Ce basculement d’une esplanade du pouvoir vers une scène populaire n’a rien d’un hasard : c’est le même espace ouvert, la même capacité à rassembler des foules, qui servait la justice hier et sert le spectacle aujourd’hui. La place n’a jamais cessé d’être le lieu où Marrakech se réunit — seule la nature du rassemblement a changé.

Cette transformation a été consacrée en 2001, lorsque l’espace culturel de la place a été reconnu par l’UNESCO comme chef-d’œuvre du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’ancienne « assemblée des morts » est devenue, par un ultime pied de nez de l’histoire, un symbole mondial de la culture vivante et de la tradition orale.
Pour approfondir ce récit, plongez dans notre dossier complet sur l’histoire et la signification de Jemaa el-Fna, et découvrez comment ce passé s’inscrit dans le tissu urbain en explorant les alentours de la place. Vous pouvez aussi consulter la notice détaillée de Wikipédia sur la place pour croiser les sources.
Questions fréquentes
Y a-t-il vraiment eu des exécutions à Jemaa el-Fna ?
Oui. Du Moyen Âge au XIXe siècle, la grande place de Marrakech a servi de lieu de justice publique, où l’on proclamait les sentences et accomplissait des exécutions — de criminels comme d’ennemis politiques du sultan. C’est une réalité historique, à replacer dans le contexte du monde pré-moderne où la justice était partout un spectacle public.
Est-il vrai que les têtes étaient exposées sur des piques ?
La tradition rapporte que les têtes des rebelles et des condamnés étaient fichées sur des piques ou suspendues aux portes de la médina, tournées vers l’extérieur, comme avertissement. Certaines sources évoquent des têtes salées pour les conserver. La pratique est attestée jusqu’au XIXe siècle et disparaît au début du XXe siècle.
Le nom « assemblée des morts » vient-il des exécutions ?
Pas de façon prouvée. Cette traduction est réelle, mais le nom « Jemaa el-Fna » n’apparaît dans les textes qu’au XVIIe siècle, et les historiens privilégient l’hypothèse d’une mosquée inachevée (« mosquée de la ruine »). Le passé sanglant a nourri une interprétation macabre, sans en être l’origine certaine.
La place a-t-elle vraiment vu « 45 têtes par jour » ?
Ce chiffre, très répandu, ne repose sur aucune source historique fiable. Il s’agit d’un récit touristique qu’il faut prendre avec beaucoup de recul. Les exécutions publiques ont existé, mais les décomptes spectaculaires et quotidiens relèvent de l’exagération.
Quand ces pratiques macabres ont-elles cessé ?
L’exposition des têtes aux portes des villes marocaines est encore attestée au XIXe siècle. Ce type de justice spectaculaire s’éteint avec les bouleversements du début du XXe siècle et l’instauration du protectorat français en 1912.
La place est-elle inquiétante à visiter aujourd’hui ?
Absolument pas. Jemaa el-Fna est aujourd’hui un lieu festif, animé et chaleureux, classé par l’UNESCO pour sa culture vivante. Son passé macabre appartient à l’histoire et n’a plus rien à voir avec l’ambiance actuelle de conteurs, de musiciens et de gastronomie de rue.