Cercle de musiciens et de spectateurs (halqa) sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech

Culture & histoire

Les Gnaoua de Jemaa el-Fna : la musique de transe qui envoûte la place

Les Gnaoua de Jemaa el Fna : origines, guembri, qraqeb, rituel de la lila, inscription UNESCO 2019 et festival d'Essaouira. Comment vivre cette musique de transe.

Mis à jour en 28 juillet 2026

Sur Jemaa el-Fna, à la tombée du jour, un son grave et rond se met à pulser au milieu du brouhaha : c’est le guembri des Gnaoua, ce luth-basse à trois cordes qui donne le tempo d’une musique de transe unique au monde. Les Gnaoua (ou Gnawa) sont les héritiers d’une confrérie fondée par des descendants d’esclaves subsahariens ; leur musique mêle spiritualité africaine, islam mystique et rythmes berbères. Sur la place, ils forment l’un des cercles les plus hypnotiques : quelques minutes suffisent pour se laisser happer par le claquement métallique des castagnettes de fer et les chants répétitifs.

Cette musique n’est pas un simple folklore pour touristes. Elle est au cœur d’un rituel de guérison ancestral, la lila, et elle a été inscrite en 2019 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. À Jemaa el-Fna, vous en croisez la version « de rue », festive et concentrée ; chaque été, le célèbre festival Gnaoua d’Essaouira en offre la version scénique, ouverte au monde.

Dans ce guide, on vous explique d’où viennent les Gnaoua, ce que signifient leurs instruments et leurs couleurs, comment se déroule une lila, pourquoi l’UNESCO les a distingués, et surtout comment vivre leur musique sur la place sans faux pas (y compris la question du pourboire).

Qui sont les Gnaoua ? Une confrérie née de l’esclavage

Le mot « Gnaoua » désigne à la fois un style musical et une communauté spirituelle. Les Gnaoua sont les descendants d’hommes et de femmes déportés depuis l’Afrique subsaharienne — notamment l’actuel Mali, le Sénégal, le Ghana, la Guinée — vers le Maroc, dans le cadre de la traite transsaharienne active dès le XVIe siècle au moins. Réduits en esclavage, ces populations ont recomposé loin de chez elles une identité à travers la musique et le rite.

De ce déracinement est née une confrérie mystique musulmane originale, qui a fondu trois héritages :

  • des pratiques africaines ancestrales (transe, possession, panthéon d’esprits) ;
  • l’islam soufi et la vénération des saints (le nom d’Allah, du Prophète et des saints revient sans cesse dans les chants) ;
  • des influences berbères et arabes propres au Maroc.

Le résultat est une musique thérapeutique et spirituelle, où le sacré et le profane se mélangent. Les castagnettes de fer, les qraqeb, évoquent d’ailleurs le bruit des chaînes des esclaves : la mémoire de la servitude est inscrite jusque dans le son. Comprendre cela change tout : quand vous écoutez les Gnaoua sur Jemaa el-Fna, vous entendez plusieurs siècles d’histoire marocaine et africaine. Pour replacer cette communauté dans le grand récit de la place, notre dossier sur l’histoire de Jemaa el-Fna éclaire le contexte.

Cercle de spectateurs autour de musiciens sur la place Jemaa el-Fna

Guembri, qraqeb, tambours : les instruments de la transe

La musique gnaoua repose sur un ensemble d’instruments simples mais redoutablement efficaces pour installer la transe. Chacun a son rôle, et c’est leur répétition hypnotique qui « embarque » l’auditeur.

InstrumentDescriptionRôle
Guembri (ou hajhouj, sintir)Luth-basse à trois cordes, caisse en bois recouverte de peau de dromadaireLigne de basse et mélodie ; c’est l’instrument du maître
Qraqeb (ou qarqabou)Grandes castagnettes en fer forgé, tenues par pairesPercussion métallique lancinante, évoque les chaînes
Tbel / tamboursGrands tambours frappés avec des baguettesPulsation rythmique lors des processions et de l’ouverture
La voixChants responsoriaux (le maître lance, le chœur répond)Invocations des saints et des esprits

Le musicien qui dirige l’ensemble s’appelle le maâlem (le « maître »). C’est lui qui joue du guembri, mène le chant et connaît le répertoire dans l’ordre précis qui structure la cérémonie. Autour de lui, les joueurs de qraqeb marquent le rythme et dansent souvent en tournoyant, faisant voler les longs pompons de soie de leurs chéchias colorées.

Le guembri se reconnaît à son timbre grave et « caoutchouteux », presque électrique. Si vous entendez une basse profonde qui semble faire vibrer le sol au milieu de la place, suivez-la : vous tombez sur un cercle gnaoua.

La lila (derdeba) : le vrai rituel derrière la musique

Sur Jemaa el-Fna, vous voyez la face publique et festive des Gnaoua. Mais leur cadre d’origine est une cérémonie nocturne appelée lila (« la nuit » en arabe) ou derdeba. C’est un rite de possession et de guérison qui se déroule en privé, souvent chez un particulier, et peut durer toute la nuit.

Le principe : par la musique, le chant et l’encens, on invoque tour à tour une série d’esprits (les mlouk), chacun associé à une couleur, un parfum et un morceau musical précis. Les personnes en quête de soin entrent en transe pour « négocier » avec l’esprit qui les affecte et retrouver l’équilibre. C’est une thérapie spirituelle, encadrée par le maâlem et par une voyante-guérisseuse, la moqadma.

Les couleurs que vous voyez sur les costumes ne sont donc pas décoratives : elles renvoient à ce panthéon.

  • Blanc : la pureté, les saints ;
  • Bleu ciel : les esprits de l’air et de l’eau ;
  • Rouge : les esprits puissants et « chauds » ;
  • Noir : les esprits liés à la terre et aux origines africaines ;
  • Vert : l’islam et les saints protecteurs.

Ce que vous entendez sur la place est une forme condensée et profane de ce répertoire sacré. Le respecter, c’est comprendre que ces musiciens ne « font pas l’animation » : ils partagent une tradition vivante.

L’inscription à l’UNESCO en 2019 : une reconnaissance mondiale

Longtemps regardés avec condescendance, les Gnaoua ont connu une consécration majeure : en décembre 2019, lors de la 14e session du comité intergouvernemental réuni à Bogota (Colombie), la culture gnaoua a été inscrite sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.

L’organisation décrit les Gnaoua comme « un ensemble de productions musicales, de représentations, de pratiques confrériques et de rituels à visée thérapeutique où le profane se mêle au sacré ». Cette reconnaissance officielle a fait des Gnaoua un pilier assumé de l’identité culturelle marocaine plurielle — au même titre que l’espace culturel de Jemaa el-Fna lui-même, classé par l’UNESCO dès 2001.

📌
Deux inscriptions UNESCO se croisent ici : l'espace culturel de Jemaa el-Fna (2001) et la culture gnaoua (2019). Écouter les Gnaoua sur la place, c'est vivre la rencontre de deux patrimoines mondiaux au même endroit.

Pour approfondir la valeur patrimoniale de la place et de ses traditions orales, consultez la fiche officielle de l’UNESCO consacrée aux Gnaoua, ainsi que l’article de référence de Wikipédia sur les Gnaouas.

Le festival Gnaoua d’Essaouira : la transe sur grande scène

Si Jemaa el-Fna vous donne le goût de cette musique, sachez qu’il existe un rendez-vous incontournable pour la vivre en concert : le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira. Créé en 1998 (première édition le 7 juin 1998) à l’initiative de la productrice Neila Tazi, il se tient chaque année au mois de juin dans la cité balnéaire d’Essaouira, à environ 2h30 de route de Marrakech.

Son principe : faire dialoguer les grands maâlems gnaoua avec des artistes de jazz, de blues, de funk ou de musiques du monde, lors de « fusions » devenues légendaires. Gratuit sur ses scènes principales, il attire chaque année des centaines de milliers de festivaliers et a joué un rôle décisif dans la réhabilitation mondiale de cette « musique des esclaves » longtemps marginalisée.

  • : Essaouira, sur la côte atlantique (excursion possible à la journée ou en week-end depuis Marrakech).
  • Quand : chaque année en juin, sur trois à quatre jours.
  • Ambiance : concerts géants en plein air, processions dans la médina, fusions inédites.

C’est le complément parfait à l’expérience « de rue » de Jemaa el-Fna : d’un côté la spontanéité de la place, de l’autre la grande scène internationale.

Comment vivre les Gnaoua sur Jemaa el-Fna (et le pourboire)

Les Gnaoua font partie des cercles musicaux qui animent la place, surtout en fin d’après-midi et en soirée, quand la halqa (l’attroupement circulaire) se forme autour des musiciens. Voici comment en profiter pleinement et correctement.

  • Repérez le son du guembri : cette basse ronde et lancinante est votre boussole. Approchez-vous discrètement et intégrez le cercle.
  • Restez, écoutez, ressentez : la magie gnaoua opère dans la durée. Accordez-vous plusieurs minutes pour laisser la répétition faire son effet.
  • Filmez avec tact : sortir son téléphone est possible, mais demandez du regard, restez discret, et sachez qu’une captation appelle une contribution.
  • Le pourboire est la règle : ces artistes vivent des dons du public. Ce n’est ni une arnaque ni une obligation cachée, mais un usage normal.

Combien donner ?

Il n’y a pas de tarif officiel, mais quelques repères de bon sens :

SituationPourboire indicatif
Vous écoutez un moment sans photographier5 à 10 MAD
Vous prenez des photos / une courte vidéo10 à 20 MAD
Vous restez longtemps ou demandez un morceau20 à 50 MAD
⚠️
Convenez si possible du geste avant de filmer de près, et préparez de la petite monnaie. Cela évite le grief classique : on vous réclame une somme élevée après une photo prise sans accord. Un billet de 20 dirhams glissé avec le sourire suffit presque toujours à honorer l'écoute.

Un dernier conseil : gardez à l’esprit que la place est aussi un terrain de sollicitations. Restez souriant mais ferme, ne montrez pas de grosses coupures, et donnez ce qui vous semble juste. Pour intégrer les Gnaoua dans un programme complet, notre guide que voir et faire à Jemaa el-Fna recense tous les cercles à ne pas manquer, et notre article sur Jemaa el-Fna le soir détaille l’ambiance nocturne, moment idéal pour croiser les musiciens.

Questions fréquentes

Qui sont les Gnaoua de Jemaa el-Fna ?

Les Gnaoua sont les membres d’une confrérie spirituelle marocaine fondée par les descendants d’esclaves venus d’Afrique subsaharienne à partir du XVIe siècle. Sur la place Jemaa el-Fna, ce sont les musiciens de transe reconnaissables au son grave du guembri et au claquement métallique des qraqeb. Leur musique mêle héritage africain, islam mystique et rythmes berbères.

Quels sont les instruments de la musique gnaoua ?

Les trois instruments emblématiques sont le guembri (luth-basse à trois cordes recouvert de peau, joué par le maâlem), les qraqeb (grandes castagnettes en fer qui rappellent le bruit des chaînes) et les tambours (tbel). La voix, avec ses chants responsoriaux invoquant saints et esprits, complète l’ensemble.

Qu’est-ce que la lila (ou derdeba) ?

La lila, qui signifie « la nuit », est le rituel de guérison des Gnaoua. C’est une cérémonie de possession et de transe qui peut durer toute la nuit, au cours de laquelle on invoque une série d’esprits (les mlouk), chacun associé à une couleur et à un morceau. La version jouée sur Jemaa el-Fna en est une forme condensée et festive.

Quand la culture gnaoua a-t-elle été inscrite à l’UNESCO ?

La culture gnaoua a été inscrite en décembre 2019 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, lors du comité réuni à Bogota. L’espace culturel de la place Jemaa el-Fna, lui, était déjà distingué par l’UNESCO depuis 2001.

Faut-il donner un pourboire aux Gnaoua sur la place ?

Oui, c’est l’usage : ces musiciens de rue vivent des dons du public. Comptez environ 5 à 20 dirhams si vous écoutez ou prenez une photo, davantage si vous restez longtemps. Préparez de la petite monnaie et, idéalement, convenez du geste avant de filmer de près pour éviter tout malentendu.

Où voir les Gnaoua en concert au Maroc ?

Le grand rendez-vous est le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira, créé en 1998 et organisé chaque année en juin, à environ 2h30 de Marrakech. On y voit les maâlems gnaoua en fusion avec des artistes de jazz, blues et musiques du monde. Sur Jemaa el-Fna, vous les croisez toute l’année, surtout en fin de journée.