Le bien-être animal à Jemaa el-Fna est l’une des zones d’ombre du spectacle de la place : derrière les singes habillés que l’on pose sur les épaules des touristes et les cobras qui « dansent » au son de la flûte, se cachent des animaux souvent capturés dans la nature, mutilés ou maintenus dans des conditions qui les font souffrir. Les macaques de Barbarie utilisés pour les photos appartiennent à une espèce menacée d’extinction, et la plupart des serpents exhibés ont eu les crochets arrachés ou la bouche cousue.
Faut-il pour autant renoncer à découvrir ce patrimoine millénaire ? Pas nécessairement. Cet article fait le point, de façon honnête et factuelle, sur la réalité de ces pratiques, le débat entre défense du patrimoine et éthique animale, ce que recommandent les associations, et surtout comment visiter la place de manière responsable — sans se priver de son ambiance unique, mais sans financer la maltraitance.
Quels animaux voit-on à Jemaa el-Fna ?
Sur la place, trois « attractions » animales dominent le décor, surtout en fin de journée quand la halqa (le cercle de spectacle) s’anime :
- Les singes : ce sont des macaques de Barbarie (Macaca sylvanus), aussi appelés magots, souvent jeunes, tenus en laisse et parfois vêtus de petits costumes. Le charmeur les pose sur l’épaule des visiteurs pour la photo.
- Les serpents : cobras et vipères présentés par les charmeurs, dressés hors d’un panier au son de la ghaïta (hautbois traditionnel).
- Plus ponctuellement, calèches et chevaux stationnés autour de la place, qui posent leurs propres questions de conditions de travail sous la chaleur.
Ces spectacles font partie du folklore de Jemaa el-Fna depuis des générations. Mais la version marchande et touristique que l’on croise aujourd’hui repose, dans les faits, sur des animaux qui paient un lourd tribut.

Le macaque de Barbarie : une espèce menacée exploitée pour la photo
C’est le point le moins connu des visiteurs. Le petit singe que l’on vous propose pour un cliché n’est pas un animal d’élevage anodin : le macaque de Barbarie est classé « en danger » d’extinction sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) depuis 2008.
Les chiffres sont parlants. La population sauvage de l’espèce, présente au Maroc et en Algérie, est passée de plus de 20 000 individus dans les années 1970 à quelques milliers seulement aujourd’hui, la plupart des estimations récentes situant la population totale sous la barre des 10 000. Dans certaines forêts du Moyen Atlas, le déclin dépasse 60 % depuis 1990. Face à cette chute, l’espèce a été inscrite en 2016 à l’annexe I de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces menacées), le niveau de protection le plus strict.
Or le tourisme photographique alimente directement ce déclin. Les jeunes singes exhibés sur la place sont fréquemment braconnés dans la nature, souvent après que la mère a été tuée pour récupérer son petit. Une partie de ce braconnage nourrit aussi un commerce illégal d’animaux de compagnie vers l’Europe. Chaque bébé macaque prélevé est un animal de moins pour la reproduction d’une espèce déjà fragile.
Les serpents des charmeurs : mutilés et sous stress permanent
L’autre grande figure animale de la place, ce sont les serpents. Le tableau du cobra qui se dresse et « suit » la flûte est fascinant — mais il repose sur un malentendu et sur des pratiques dures.
D’abord, un rappel : les serpents sont quasiment sourds aux sons aériens. Le cobra ne danse pas, il adopte sa posture défensive naturelle face au mouvement de la ghaïta, qu’il perçoit comme une menace. L’animal n’est pas apaisé, il est en alerte.
Ensuite, pour rendre ces reptiles inoffensifs, beaucoup de charmeurs recourent à des mutilations, largement documentées par la presse et les défenseurs des animaux :
- Arrachage des crochets à venin, souvent sans hygiène ni anesthésie.
- Perçage des glandes à venin ou, plus grave, couture partielle de la bouche : l’animal ne peut alors plus se nourrir et meurt lentement de faim.
- Conditions de captivité éprouvantes : déshydratation, stress lié au bruit et à la foule, impossibilité de se thermoréguler.
Résultat : beaucoup de serpents, capturés dans la nature (notamment dans les régions désertiques du sud marocain), ne survivent que quelques semaines ou quelques mois. Certaines espèces exhibées, comme le cobra égyptien (Naja haje), sont par ailleurs protégées. Le charme des serpents est d’ailleurs interdit en Inde depuis 1972, alors qu’il reste autorisé au Maroc. Pour un panorama complet de cette tradition, voir notre article dédié aux charmeurs de serpents de Jemaa el-Fna.
Patrimoine ou maltraitance : un vrai débat, sans caricature
La question mérite d’être posée sans manichéisme. Jemaa el-Fna est inscrite depuis 2001, puis 2008, au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Les charmeurs, montreurs et musiciens s’inscrivent dans une tradition de la halqa vieille de plusieurs siècles, avec une réelle profondeur culturelle. Pour de nombreux Marrakchis, il s’agit d’un savoir-faire hérité, et parfois d’un gagne-pain modeste dans un contexte économique difficile.
De l’autre côté, la réalité biologique est incontournable : ces spectacles reposent aujourd’hui sur des animaux sauvages qui souffrent, dont une espèce menacée d’extinction. Le label UNESCO protège une pratique culturelle vivante, pas la maltraitance animale — et la tension entre les deux est réelle.
La plupart des voyageurs informés tranchent par un compromis simple : respecter le patrimoine culturel de la place tout en refusant d’en financer le versant qui fait souffrir des animaux. On peut reconnaître la valeur historique de la halqa, écouter les musiciens, admirer les conteurs — sans jamais payer pour une photo avec un singe ou un serpent.

Que recommandent les associations de protection animale ?
Les organisations de défense de la faune (associations de conservation, refuges pour primates, ONG de protection des reptiles) convergent vers un même message à destination des touristes. Leur logique est économique : tant que les visiteurs paient, la demande subsiste, et les animaux continuent d’être capturés. Leurs recommandations tiennent en quelques principes :
- Ne jamais payer pour une photo avec un singe ou un serpent : c’est le geste qui alimente toute la chaîne.
- Ne pas toucher ni porter les animaux, ni les nourrir.
- Observer de loin, sans s’approcher des cercles qui exhibent des animaux.
- Signaler les cas manifestes de maltraitance et privilégier, en excursion, les structures de conservation sérieuses plutôt que les attractions.
- Pour voir des macaques, choisir l’observation en milieu naturel (forêts de cèdres d’Ifrane, du Moyen Atlas) avec des guides respectueux de la distance et sans nourrissage.
Plusieurs programmes travaillent justement à protéger le magot contre le braconnage et à sensibiliser le public : on peut se renseigner auprès d’acteurs comme le programme de conservation du magot de Beauval Nature. Pour comprendre l’espèce et son statut, la fiche Macaque de Barbarie sur Wikipédia est une bonne porte d’entrée.
Comment visiter Jemaa el-Fna de façon responsable ?
Bonne nouvelle : profiter pleinement de la place sans cautionner la maltraitance animale est non seulement possible, mais facile. Quelques réflexes suffisent.
| Réflexe | Pourquoi | Résultat |
|---|---|---|
| Ne pas payer les photos animales | Coupe la source de revenus | Aucune demande, moins de captures |
| Refuser tout contact (singe/serpent posé sur soi) | Le geste déclenche la facturation surprise | Pas de piège tarifaire |
| Observer depuis une terrasse | Vue plongeante, gratuite, sans sollicitation | Spectacle sans participation |
| Privilégier les traditions sans animaux | Conteurs, Gnaoua, acrobates, herboristes | Patrimoine intact, zéro souffrance |
Le piège le plus courant reste la photo « surprise » : on vous pose un singe ou un serpent sur les épaules avant tout accord, un complice prend le cliché avec votre téléphone, puis on réclame une somme élevée. La parade est simple : ne tendez ni la main ni le cou, gardez vos distances, et si un animal est posé sur vous sans accord, rendez-le calmement et éloignez-vous. Nos guides sécurité et arnaques à Jemaa el-Fna et que voir et que faire sur la place détaillent toutes les alternatives sans animaux, largement aussi spectaculaires.
L’essentiel en une phrase
Jemaa el-Fna est un joyau du patrimoine immatériel de l’humanité, et il n’y a aucune raison de s’en priver. Mais le respect de ce patrimoine n’oblige à rien vis-à-vis des animaux : en n’achetant pas les photos avec les singes et les serpents, chaque visiteur vote, avec son portefeuille, pour une place vivante et une faune préservée.
Questions fréquentes
Les singes de Jemaa el-Fna sont-ils une espèce protégée ?
Oui. Ce sont des macaques de Barbarie (Macaca sylvanus), classés « en danger » d’extinction par l’UICN depuis 2008 et inscrits à l’annexe I de la CITES depuis 2016. Les jeunes exhibés sur la place sont souvent braconnés dans la nature, ce qui aggrave le déclin de l’espèce.
Pourquoi les serpents des charmeurs ne mordent-ils pas ?
Parce qu’ils ont généralement été mutilés : crochets à venin arrachés, glandes percées ou bouche partiellement cousue. Ces pratiques, réalisées sans hygiène ni soins, condamnent souvent l’animal à mourir de faim ou d’infection en quelques semaines ou mois.
Est-il éthique de prendre une photo avec un singe ou un serpent ?
La plupart des associations de protection animale répondent non : payer pour ces photos entretient la demande, donc la capture et la maltraitance. Beaucoup de voyageurs choisissent d’observer de loin, gratuitement, sans aucun contact avec les animaux.
Faut-il pour autant boycotter Jemaa el-Fna ?
Non. La place offre quantité de traditions vivantes sans animaux : conteurs (hlaykia), musiciens Gnaoua, acrobates, herboristes, gastronomie de rue. On peut savourer tout cela en refusant simplement les attractions animales. Voir notre guide que faire à Jemaa el-Fna.
Où voir des macaques de Barbarie sans cautionner la maltraitance ?
Dans leur milieu naturel, principalement les forêts de cèdres du Moyen Atlas (région d’Ifrane, d’Azrou). Avec un guide respectueux, on les observe à distance, sans les nourrir ni les toucher — la seule manière éthique de rencontrer ces singes.
Statut de conservation d’après l’UICN et la CITES ; pratiques décrites d’après la presse et les associations de protection animale. Les informations sont fournies à titre indicatif et peuvent évoluer.